Petit Baroudeur
Parlant de "baroudeur", je voulais partager avec vous cet excellent article de Raymond Voyat, qui retrace l heritage arabe dans ma belle langue francaise (deja que je dois parler italien, anglais, francais..si en plus je dois me soucier de l arabe c est pas gagne!!)
La France a ete presente en Afrique du Nord depuis le 19e siecle, et ses soldats, legionnaires et mercenaires indigenes (tirailleurs senegalais, meharistes, harki) ont acclimate beaucoup d expressions savoureuses dans le langage populaire de la mere patrie. En voici la recolte, plus ou moins en ordre alphabetique.
L aman, c est la vie sauve ou le pardon qu on accorde a un ennemi ou a un rebelle vaincu. En argot des colonies, l interjection aman voulait dire «misericorde !» Mais l exclamation inchallah (si Dieu le veut) est beaucoup plus connue, emblematique du fatalisme musulman. Le sens de salamalec (salam alayk paix sur toi) a migre d une formule de salutation traditionnelle a la caracterisation un peu ridicule de reverences exagerees. Dar-es-Salam, capitale de la Tanzanie, veut dire a l origine lieu de la paix.
Avoir la baraka est de l argot militaire tres repandu et signifie «avoir de la chance». L exclamation barca, d usage plutot occasionnel, veut dire «de grace», au sens de «ça suffit !» Ces deux mots sont lies au verbe baraka (benir), qui est l equivalent de l hebreu brocha (benediction).
Barda a longtemps servi a qualifier l equipement du soldat et designe aujourd hui, dans le registre familier, tout bagage encombrant. Mot berbere du sud marocain, baroud a survecu grace a «baroudeur», bagarreur, et a l expression «baroud d honneur», combat desespere. Le verbe se barrer vient aussi de l arabe dialectal, ou le mot signifie «dehors». Dans la composition fantaisiste beni-oui-oui survit l expression arabe bani (fils de), l ensemble signifiant «personnage servile», qui est toujours d accord avec tout. Venu de l algerien dialectal, notons encore besef (beaucoup) et bono besef «tres bon» (tout comme en italien l expression a bizzeffe, en abondance). En revanche, macache (pas du tout) et macache bono «pas bon du tout» sont restes confidentiels.
Le bled en argot militaire est un lieu eloigne et sans attrait, un trou perdu. Le composant kfar (ou kafr en arabe standard) entre dans de nombreux toponymes et signifie «village» (par exemple Kfar Nahoum ou Capharnaüm). A ne pas confondre avec ksar (arabe repris du latin castrum, qui a aussi donne Alcazar), designation d un lieu fortifie et qui donna plusieurs noms de lieu. Un oued ou wadi (lit de riviere) est un cours d eau temporaire des regions seches. Bab el-oued (porte de la vallee) etait le nom du quartier populaire europeen d Alger, qui a aussi produit la deformation pataouete, c est-a-dire le sabir parle par les Blancs, un français melange d arabe, d italien et d espagnol. De nos jours on pense plutot a un parler pied-noir, contenant peu d italien ou d espagnol. Le detroit de Bab el-mandeb entre la mer Rouge et le golfe d Aden signifie la porte des pleurs.
Le verbe cafarder ou caf(e)ter appartient a l argot des ecoliers pour «denoncer, moucharder». L origine en est l arabe kafir (incroyant), qui a un autre usage encore : «le pays des Cafres ou Cafrerie» en Afrique australe, usage plus solidement implante en langue allemande (Kaffer). Et il y a quelques siecles, c etait l Ethiopie qu on designait ainsi, puis la seule province de Khafar, d ou etait suppose provenir le cafeier. Au Caire, cahoueh s applique encore a un debit de cette boisson. Les soldats français appelaient caoua ou «jus de chique» leur mauvais cafe. La forme turque kahve est redevenue a la mode il y a une vingtaine d annees comme nom d une liqueur sucree au cafe. Notons qu en allemand, la forme familiere avec un -v- n a jamais quitte l usage, ou elle designe le mauvais cafe, dit chez nous cafe lavasse. (Cet usage populaire français a nettement nui dans nos regions a l avancee de la marque italienne Lavazza.) On dit aussi «eau de vaisselle» ou «jus de chapeau» pour le breuvage dispense dans certaines salles de conference et les cabines d interpretes. A l autre extreme, le moka ou mocca est l appellation de la variete de qualite superieure, dont la confection est soignee amoureusement notamment en Autriche ; l origine en est le nom arabe du port d exportation du cafe au Yemen, Moukha ou Moka.
Le mot casbah (quartier arabe) a fait une rentree en force avec les films de legionnaire puis a conquis les journaux au moment de la guerre d Algerie. La medina est une ville indigene ancienne, alors que Medine est la deuxieme ville sainte de l Islam. Le mellah est reserve au quartier juif d une ville marocaine. Le souk est le marche d une ville arabe, un ensemble de rues commerçantes parfois couvertes ; aussi un lieu agite et bruyant. Bazar vient du persan.
La smala caracterise la famille etendue d un personnage arabe, y compris ses serviteurs et ses soldats («avec toute la smala»). Le sofa est arabo-turc pour un lit de repos servant aussi de siege. Le divan est arabo-persan et signifia d abord salle du conseil, ministere et meme douane, enfin Empire ottoman. Pour aboutir a notre long siege sans dossier et au divan du psychanalyste a la Freud. (Le canape, en revanche, a un dossier.) Aujourd hui encore, dans la peninsule arabique, divan signifie palais. La litterature, pour sa part, en fit le lieu ou on echangeait de la poesie et puis «recueil de poesie», de Hafiz par exemple.
Un chouïa est prise comme expression familiere de la table pour dire «un petit peu», une lichette, un soupçon. Tres vivant aussi, un clebs ou un clebard, pejoratif pour «chien», venu de l algerien dialectal kelb pluriel kleb (en arabe standard kalb ou kilab, et kelev en hebreu).
Renvoyer dans son douar d origine est une expression repressive datant de la guerre d Algerie (1955), ou douar signifiait campement de tentes, village. Meme chose pour willaya, d origine turco-arabe, designant une prefecture, une circonscription administrative. Les suppletifs appeles harki, combattant aux cotes des troupes françaises apres l independance de l Algerie, ont ensuite ete diriges sur la France avec leurs familles, y rencontrant des difficultes interminables au cours de trois generations. Venus du dialecte maghrebin, goum (troupe) et goumier visaient les combattants leves parmi la population indigene. (Un temps supplante par l abreviation GUM, grand magasin populaire de l ere sovietique vendant de la camelote.) Le mot gourbi, venu du berbere, veut dire habitation miserable, tout comme en argot scolaire les mots turne (d origine allemande) ou cambuse (d origine neerlandaise), qui sont les mots preferes des meres qui se desolent de l etat de la chambre de leur progeniture. Dans le meme ordre d idees, la guitoune est de l argot militaire pour «abri sommaire».
Un mehari est en Afrique du Nord un dromadaire de selle, le nom venant de la tribu de Mahra, dans le sud de l Arabie. Un mehariste est celui qui monte un mehari, specialement un soldat des anciennes compagnies montees sahariennes. Turco (de l arabe classique tourki via le sabir algerien) etait applique comme sobriquet aux tirailleurs algeriens, le pays ayant ete un protectorat turc jusqu en 1830. Le zouave etait un soldat algerien d un corps d infanterie recrute a l origine au sein d une tribu kabyle du nom de zwawa, en Algerie. A part le zouave du Pont de l Alma, a Paris, statue qui trempe ses pieds dans l eau a chaque grande crue de la Seine, il nous reste encore l expression «faire le zouave», faire le malin.
De l arabe dialectal vient fissa, qui veut dire illico, a l instant. De l arabe maghrebin aussi, le flouze ou les flousards, qui signifiaient «argent» en langage populaire mais sont bien oublies aujourd hui. Rien ne vieillit plus vite que l argot? Reste qu on peut en avoir besoin pour lire des policiers San-Antonio de Frederic Dard.
A ne pas confondre : le kif (kef bien-etre), melange de tabac et de chanvre indien, et la locution populaire c est kif-kif (comme comme), donc «c est tout comme». Dans la locution plaisante «c est kif-kif bourricot», soit «c est du pareil au meme», notons que le mot bourricot (diminutif de bourrique) vient de l espagnol? ! Et la schnouf ou chnouf pour «drogue» (immortalisee par Razzia sur la schnouf, un film avec Jean Gabin) ne contient qu un seul element exotique, soit razzia (rhazya en dialecte algerien, rhazawa en arabe classique, signifiant attaque, incursion), puisque schnouf provient de l allemand ! Oui, Schnupftabak, donc a l origine «tabac a priser».
Maboul(e) (fou, faible d esprit) est reste tres vivant. Faire la nouba (musique traditionnelle nord-africaine) signifie faire la fete bruyamment. Et faire du ramdam (alteration de Ramadan), faire du vacarme. Le raï (opinion) est un genre litteraire et musical tres personnel, particulierement de l ouest algerien, qui jouit d une audience considerable en France grace a la presence des immigres.
Roumi est le nom donne par les musulmans du Maghreb aux chretiens, et generalement aux Europeens. Le mot yahoûdi (de l hebreu yehoûdi) designe le juif et n a aucune connotation pejorative en arabe. En usage français, ce sont les deformations argotiques youpin et youtre qui sont injurieuses.
Soudan et soudanais viennent de l arabe aussi (bilad as-soudan pays des noirs et soûdani). Le swahili ou souaheli (de l arabe sawahil cotes) est a l origine une langue bantoue devenue vehiculaire en Afrique de l Est, ecrite d abord en caracteres arabes des le 16e siecle, puis en caracteres latins. Le mot swahili safari (expedition), qui a fait fortune en Afrique noire pour la chasse aux grands fauves, est un emprunt a l arabe safar (voyage). Le terme geographique Sahara (arabe pour desert) a recemment donne le terme politique sahraoui, qualifiant les independantistes du Sahara occidental, anti-algeriens. A ne pas confondre avec Sahel et sahelien (arabe sahil rivage), a l origine une region de collines littorales. L usage geographique moderne l applique a la zone de transition du desert et du climat tropical soudanien : Mauritanie, Senegal, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad, Soudan. Dans le Sud marocain, le sahel est le nom d un vent du desert. Le sirocco (arabe sarqui vent oriental, par l intermediaire de l italien) est un vent chaud et sec venu du Sahara. (Que les Marocains appellent chergui.) Le simoun (arabe samoûm poisons) est un vent violent charge de sable qui balaie l Egypte et le Moyen Orient, jusqu en Iran. Le khamsin (arabe pour cinquante) est un vent chaud et sec qui souffle en Egypte et en Israel pendant une periode de cinquante jours autour de l equinoxe du printemps. Dans tout le Proche-Orient, tell (arabe tall tertre) est un monticule. La designation geographique Tell s applique au nord de l Algerie, par opposition a la region saharienne. Et en hebreu, Tel Aviv signifie colline du printemps.
Dans les colonies, une femme se disait familierement une fatma (prenom feminin courant, d apres la fille du Prophete Fatima) ou une moukhere ou mouquere (en sabir algerien moukera, puis en espagnol mujer). [Contrairement a ce qu on pense, mousmee n est pas un mot arabe, mais japonais, signifiant jeune fille, et rapporte par les bourlingueurs de tout bord.] Beur, beurette sont relativement recents, datant de la mode du verlan, pour dire avec gentillesse «maghrebin de la seconde generation».
Un seide est un partisan fanatique, repris du nom propre Zayd, esclave affranchi et fils adoptif du Prophete que Voltaire a mis en scene dans sa tragedie Mahomet (1742). Le sequin n a d interet qu historique comme ancienne monnaie produite a Venise (lo zecchino frappe a la zecca) et portee plus tard comme ornement cousu sur les vetements. Toubib (du dialecte algerien tbib medecin) nous est venu de l argot militaire ; en usage français d aujourd hui, c est l appellation familiere d un medecin.
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